L'atelier du Peintre tableau de Gustave Courbet

L'exil de Courbet

A peine libéré, Gustave Courbet s'installe à Neuilly et il peut espérer que l'oubli se fera autour de son aventure politique et qu'il pourra reprendre son existence de jadis purement consacrée à l'art. Vain espoir ! La méchanceté et l'injustice ne désarment pas : elles le poursuivent déchu, comme elles l'attaquaient puissant. Courbet en fait, à tout instant, la douloureuse expérience.

Il envoie au Salon de 1872 deux tableaux, la Dame de Munich et Fruits et Fleurs, peints à Sainte-Pélagie. Le jury se compose de tous les peintres de sa génération : Meissonier le préside. Devant les toiles de Courbet, Meissonier s'arrête et s'adressant aux jurés :

« Il est inutile, Messieurs, de regarder cela : la question d'art n'a rien à voir ici, il n'y a qu'une question de dignité. Courbet doit être mort pour nous »

Seules, les voix de Fromentin et de Robert Fleury s'élevèrent pour protester. Les envois de Courbet furent refusés.

Ce ne furent pas, hélas! ses uniques tourments. Au lieu de décroître, l'orage s'amoncelait au-dessus de sa tête. A la rentrée des Chambres, vint en discussion la reconstruction de la colonne Vendôme et le parti réactionnaire, alors tout puissant, demanda que Courbet fut tenu de payer de ses deniers la réfection du monument qu'il avait fait abattre. Le gouvernement céda ; l'affaire, autrefois jugée au criminel à Versailles, fut portée cette fois au civil. Malgré toute l'éloquence de Lachaud, malgré le démenti des faits, Courbet fut condamné à rembourser à l'État la somme de 323 000 francs, payable par annuités de 10 000 francs.

C'était l'écroulement. Courbet se voyait donc avec la perspective de travailler jusqu'à sa mort pour indemniser le fisc. Au surplus, l'arrêt n'était pas un arrêt de principe, purement platonique. On le lui fit bien voir : des saisies furent opérées partout, à Paris, chez les marchands de tableaux, à Ornans. Courbet ne put sauver de ce désastre que quelques rares débris. Pour comble de malheur, un individu, à qui il avait confié la garde des toiles qu'il voulait soustraire à la rapacité des gens de loi, s'enfuit en Amérique avec les tableaux, lui faisant ainsi perdre 150 000 francs.

Courbet sent le découragement l'envahir; les échéances approchent; s'il ne paye pas, c'est la prison. Il se voit menacé dans sa personne et il lui déplait de réintégrer Sainte-Pélagie. C'est alors que, la mort dans l'âme, il se décide à passer en Suisse.

Il s'installe à La Tour de Peilz où il organise une vie modeste, presque pauvre, mais égayée par intervalles des échos de France apportés par les fidèles des mauvais jours. Pour se distraire, il peint sans relâche, jetant sur la toile les magnifiques paysages de ce lac de Genève, où le soleil fait de si jolies taches en jouant sur la moire des eaux, la profondeur des verdures et la blancheur des cimes.

Pendant la belle saison, il endosse son harnais de peintre, les toiles et la boîte de couleurs sur l'épaule, et il s'en va pour plusieurs jours dans les villages bordant le lac. Il s'établit dans les auberges où les paysans et les rouliers viennent curieusement contempler, à travers les vitres, la face débonnaire de cet exilé de génie dont ils savent approximativement les malheurs. Courbet se montre aimable envers tous, bien que peu liant et d'abord mélancolique. Tant d'orages ont passé sur cette tête ! Toujours seul, il erre sur les bords du lac cherchant de beaux paysages à peindre, et quand il a trouvé le sujet qu'il désire, il travaille jusqu'à la nuit, emprisonnant sur la toile, à grand coups de couleurs, cette lumière étincelante qui met des gerbes multicolores sur les glaciers.

Lorsque les froids arrivent, il se confine dans sa maison de la Tour de Peilz. Et si parfois un rayon de soleil vient égayer la campagne, il s'installe sur sa terrasse d'où il peint les différents coins d'horizon que perçoit son œil.

Les êtres familiers de sa maison, les voisins, les fleurs, tout lui est un prétexte pour étaler de la couleur sur la toile. Volontiers, peut-être, il se reposerait, mais le peut-il, harcelé comme il est par le besoin de vivre et la dure nécessité de purger sa dette.

Son talent est toujours aussi abondant, sa facilité demeure extraordinaire, son habileté ne l'est pas moins. On compte, de cette époque, plus de deux cents toiles que les amateurs et les marchands se disputent aujourd'hui à prix d'or. Tout au plus pourrait-on observer, dans quelques-unes de ces toiles, comme les Environs de Vevey, une fermeté moins grande de touche et un assombrissement marqué du coloris.

Plusieurs fois, au cours de ses déplacements, il lui arrive de s'aventurer en France pour y rencontrer des amis ou simplement pour y respirer un peu l'air de cette patrie qu'il aime par-dessus tout et en dépit de tout. Mais sa présence est aussitôt signalée et il doit en toute hâte repasser la frontière. Une fois même, il ne dut qu'à la volontaire lenteur des gendarmes envoyés pour l'arrêter de pouvoir repasser en Suisse.

D'ailleurs, la maladie est venue. Ce n'est pas impunément qu'il a traversé les dures tribulations des dernières années. Son souffle devient court, le pouls se ralentit, le cœur sommeille. Une hydropisie rapide le gagne, envahissant et comprimant tous les organes. Le ventre est ballonné, énorme. A plusieurs reprises, on lui fait des ponctions qui le soulagent momentanément : chaque fois on retire de son corps plus de vingt litres de liquide.

Mais le mal est sans remède. Courbet ne s'illusionne plus ; il lit son arrêt de mort dans les yeux désespérés de ses amis. Mais il montre du courage et c'est lui qui réconforte les siens.

Le soir du 29 décembre 1879, les suffocations deviennent plus fréquentes. « Je crois que je ne passerai pas la nuit » dit-il sans amertume. Une heure après il entre dans le coma et il expire, le 30 décembre, à six heures du matin.

L'inhumation eut lieu à La Tour de Peilz, au milieu d'une assistance nombreuse, venue de tous les coins d'Europe.

Tous les amis se trouvaient au cimetière, recueillis et désolés, ceux-là surtout qui avaient connu comme lui les rigueurs politiques. Henri Rochefort, autre condamné de la Commune dont il avait fait jadis le portrait, était venu apporter au glorieux proscrit son souvenir et son hommage. Sur le bord de la fosse béante, il s'avança et parla. Mais dès les premiers mots, les larmes étouffèrent sa voix ; il ne put achever le suprême adieu.

Le corps du grand artiste repose toujours en terre étrangère, mais si sa dépouille mortelle est encore exilée, sa gloire impérissable a reconquis sa place*. Elle rayonne désormais d'un éclat incontesté; nos musées nationaux l'ont à jamais consacrée. Devant son œuvre, ce qui fut le passé disparaît. On oublie les faiblesses de l'homme pour ne songer qu'au génie de l'artiste. Et celui-là fut grand, sincère, vrai, et son nom mérite d'être inscrit en caractères indélébiles au Panthéon de nos gloires nationales.

*La dépouille de Courbet a été rapatriée à Ornans en 1919.